Sondage sur la riposte graduée : le document source exclusif
La Société Civile des Producteurs de Phonogrammes a commandé un sondage pour redorer l'image de la loi Hadopi. En étudiant attentivement le rapport d'enquête, des zones troubles apparaissent quant à la fiabilité de ces données. Erreurs d'interprétation ou désinformation ? La crédibilité de la SCPP subit une chute vertigineuse.

Un total de 1010 Français (âgés de 15 ans et plus) ont été interrogés sur le téléchargement illégal et la riposte graduée suite à la commande d'un sondage par la SCPP. Surprise : la désinformation n'est pas loin !
Alors que la loi Hadopi continue de se faire désirer (
lire article ici), la
Société Civile des Producteurs de Phonogrammes (SCPP) profite de l'accalmie de mai pour commander un sondage à Ipsos et faire le point sur le ressenti des Français par rapport à ce projet de loi. Une initiative intéressante pour tâter le terrain de l'opinion publique au sujet de l'épineux problème du téléchargement illégal mais qui est tâchée par des conclusions hâtives et une désinformation évidente en vue de faire passer la pilule.
La SCPP publie quatre chiffres liés à ce sondage et accompagne le tout de réflexions qui ont le mérite de prendre des raccourcis encore jamais explorés. Naviguons entre les chiffres et conclusions donnés par ces producteurs :
1 -
« 80% des Français pensent que les créateurs doivent être rémunérés lorsque leurs chansons sont téléchargées sur Internet (cette proportion s?élève à 84% parmi les Français ayant déjà téléchargé illégalement). Le consentement du public à payer la musique téléchargée est donc fort. »
Aucune nuance n'est faite entre le paiement et la rémunération. Ces 80 % trouvent légitime que les créateurs soient rémunérés, toutefois rien n'est dit sur le mode de financement. Les créateurs de programmes télévisés sur les chaînes privées sont rémunérés, pourtant le public ne paie pas vu que le financement vient des annonceurs, même chose pour la radio ou pour les sites rémunérant les créateurs grâce à la publicité. La conclusion de la SCPP sur le
« consentement du public à payer » est donc totalement infondée.
Les Français sont d'accord pour la rémunération mais la question de la source n'a pas été abordée.
2 -
« 90 % des français pensent que la chute vertigineuse des ventes de disques est liée au téléchargement illégal de musique sur Internet (cette proportion atteint le chiffre record de 98% chez les moins de 25 ans). Mais, il restera toujours des irréductibles pour affirmer que le téléchargement illégal n?est pas responsable de la crise du disque. »
Vu le peu d'information dont dispose le public au sujet des ventes de disques à part les cris d'alertes des majors, ce chiffre peut paraître normal (nous verrons plus tard que le chiffre annoncé est bien plus nuancé). La SCPP ne va d'ailleurs pas remettre en cause le manque de volonté des acteurs de l'industrie du disque face à l'arrivée de la dématérialisation et de la mondialisation, ni l'obsolescence du CD (né en 1979) et encore moins les tarifs exorbitants pratiqués sur les sites de vente de mp3. Les irréductibles n'ont pas toujours tort...
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3 -
« 74% des Français (et 74% de ceux ayant déjà téléchargé illégalement) sont favorables à la principale disposition du projet de loi : avertissement par mail, puis par lettre recommandée, suivi, en cas de persistance du téléchargement illégal, de la suspension temporaire de l?abonnement. Pour une très grande majorité de Français, la mesure de suspension d?abonnement prévue, en dernier recours, dans le cadre du projet de loi, n?est pas perçue comme une mesure disproportionnée par rapport aux infractions commises, ni comme une mesure attentatoire à leurs libertés fondamentales. »

Si 74 % sont favorables à
« la principale disposition du projet de loi », rien n'est dit sur la totalité des mesures du projet de loi. Le sondage a-t-il évoqué la création d'un fichier d'abonnés dont l'accès a été coupé ? Le paiement des mois suspendus auprès du FAI ? L'absence de recours en cas de négociation pour diminuer la durée de suspension, entrainant par là une exposition à une condamnation supplémentaire pour contrefaçon ? Les sondeurs ont-il pris le soin de signaler que le projet de loi avait été déclaré contraire aux droits de l'homme par les députés européens ?
Il règne beaucoup trop de trouble autour de ces questions pour donner une légitimité à ce chiffre.
4 -
« 90% des Français (et 88% de ceux téléchargeant illégalement) déclarent qu?ils arrêteraient de télécharger illégalement s?ils recevaient deux messages d?avertissement. Le dispositif prévu par le projet de loi est donc susceptible d?être extrêmement efficace, sur la simple mise en ?uvre des mesures de prévention que celui-ci prévoit. Les mesures de sanctions de coupure d?abonnement ne devraient donc concerner qu?une minorité d?irréductibles, qui auront été prévenus plusieurs fois du risque qu?ils encouraient en poursuivant leur téléchargement illégal. »

Si on suit ce raisonnement, l'industrie du disque serait en crise profonde à cause du téléchargement illégal mais il serait possible de résoudre totalement le problème grâce à l'envoi de deux courriers. On se demande même comment ils n'y ont pas pensé plus tôt. Les grands enjeux économiques et culturels sont parfois si simples à résoudre. Ils ont seulement oublié un détail : les gens qui arrêteraient de télécharger de la musique se remettraient-ils à acheter des disques ?
Devant ce sondage, notre esprit hésite. Doit-on rire de l'absurdité des raccourcis et des fausses vérités ? Doit-on s'inquiéter des manoeuvres employées par la SCPP pour essayer de justifier un projet de loi qui est rempli de failles ?
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Suite à ces réflexions, nous avons contacté la SCPP pour avoir connaissance des questions exactes qui ont été posées aux personnes interrogées.
Nous nous sommes donc procurés l'enquête détaillée communiquée par Ipsos (
disponible en format PDF ici). En plus des légèretés constatées dans l'interprétation des réponses, nous avons pu remarqué que les questions posées et les données recueillies peuvent amener à d'autres raisonnements. Passons sur le titrage fantaisiste de l'enquête en bas de chaque page, Ipsos l'ayant intitulée
« La perception par les parents des risques encourus par leurs enfants sur Internet »...
Le point le plus important sur les quatre cités par la SCPP semble être la deuxième question :
« Depuis 5 ans les ventes de disques ont chuté de moitié en France. Selon vous, le fait de pouvoir télécharger gratuitement mais illégalement sur internet... » Seuls 36 % des personnes interrogées pensent qu'il s'agit de la principale cause, 54 % pensent qu'il en est l'une des causes mais pas la seule. Les 90 % annoncés par la SCPP sont donc trompeurs puisqu'une grande majorité des Français pense donc que d'autres facteurs interviennent dans la chute de vente de disques. Peut-on les qualifier
« d'irréductibles » ?
Concernant le pourcentage de personnes favorables au projet de loi, la question était la suivante :
« Aujourd?hui un internaute qui télécharge illégalement de la musique sur internet risque une condamnation pénale pouvant aller jusqu?à 3 ans de prison et 300 000 euros d?amende. A la place, un nouveau projet de loi prévoit que l?internaute qui télécharge illégalement recevrait un avertissement par mail dans un premier temps puis un deuxième avertissement par lettre recommandée s?il continue. Enfin s?il persiste encore, il encourra une suspension temporaire de son abonnement Internet. Personnellement, êtes-vous tout à fait, plutôt, plutôt pas ou pas du tout favorable à ce projet de loi ? »
En gros, la question est :
« Préférez-vous être prévenu par mail lors de la constatation de l'infraction ou être condamné à 3 ans de prison et 300 000 euros d'amende ? » Qui ne peut préférer la première solution ?
Mais passons sur ce détail pour en venir à la mystérieuse question qui s'est glissée en fin de sondage mais que la SCPP n'a pas jugée utile de reprendre dans son communiqué. La dernière question de l'enquête est :
« Avez-vous déjà téléchargé sur internet de la musique sur des sites de téléchargement gratuits mais illégaux ? » Seuls 21 % des personnes interrogées (représentatifs de la population française) déclarent avoir téléchargé de la musique illégalement. Deux conclusions s'imposent : soit le mensonge règne en maître et donc les réponses à toutes les questions de l'enquête sont à prendre avec précaution, soit
la crise majeure que traverse le disque depuis ces dernières années n'est causée que par 21 % de la population française.

Si on se fie aux données pures apportées par ce sondage et non à l'interprétation qu'en fait la SCPP, peu de gens téléchargent illégalement donc si le piratage est la cause de la chute
« vertigineuse » des ventes, il y a un problème dans les proportions.
Par ailleurs, avec 54 % des Français affirmant qu'il y a d'autres causes à la crise que traverse l'industrie du disque, il serait bon d'explorer les autres pistes de cette multitudes de causes. La SCPP est-elle aveugle à ce point ?
Source : DegroupNews
Brève rédigée par Charles P. le 27 Mai 2008 à 18h32.